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7 août 2014

Halo : Waypoint - Créations conservés - Fanfictions - Naissance d'un Spartan


Tome : L'Adieu sans larme


PROLOGUE

11h37, 17 Août 2517 (calendrier militaire)/Système stellaire Eridanus, planète Eridanus 2, Elysium City


…Tandis qu’il avait soulevé de terre son compagnon de combat en le prenant par la taille de son seul bras gauche, la main droite agrippait les cheveux du rouquin qui tentait de lui ravir le titre. De son œil perspicace il avait remarqué ce couple d’adulte qui l’observait de loin, dissimulé pourtant dans la pénombre, derrière une grande pièce de toile. A la manière que la femme avait de passer son bras autour de celui de l’homme, ce couple donnait l’impression d’être des parents regardant les enfants jouer. Il ne perdit pas à l’esprit que le combat n’était pas terminé. Il pivota énergiquement un quart de tour sur sa gauche, attirant au sol et provoquant la chute - tête en avant – du rouquin. Malgré le sol herbeux, du sable et de la poussière s’élevèrent du monticule quand « taches de rousseur » roula en bas de la butte comme un simple pantin.

Le dernier assaillant était maintenant à sa merci. Toujours prisonnier de son bras gauche.

- Tu sais voler Samuel ? dit-il avec un large sourire.

Le souffle presque coupé, Samuel se débattait obstinément pour échapper à l’étreinte de son camarade beaucoup plus fort que lui. Il s’écria néanmoins :

- Tant que je suis pas en bas de la colline, t’es le Roi de rien du tout !

- Ok, Sam ! bonne descente !

John projeta son ami sans ménagement au bas de la butte, rejoindre le rouquin et les autres attaquants. Sans le montrer, il était soucieux que son ami ne se fasse pas trop mal en retombant. C’était bien une des rares personnes avec ses parents , envers qui il portait de l’attention. Les autres agresseurs, il pouvait bien les mordre ou leur asséner des coups de poing, mais pas Samuel.

Ce garçon de six ans était, une fois de plus, le dernier debout en haut de la butte herbeuse. Il venait de se débarrasser de sept garçons de son âge en moins d’une minute. Deux ou trois mères auraient de la couture à faire ces prochains jours. Car cette lutte courte mais intense, avait déchiré quelques poches et soulagé les chemises de leurs boutons sur le terrain de jeu du Complexe d’Enseignement Primaire n°119. Il passa ses doigts dans ses cheveux bruns ébouriffés pour retirer un peu de sable et de terre. À peine essoufflé, pas la moindre goutte de sueur perlait sur sa peau. Juste ses joues avaient-elles rougi . John remplit ses poumons avant de tendre ses bras au ciel et de lancer son cri vainqueur :


- C’EST MOI LE ROI DE LA COLLINE !


Quelques instants plus tard, le couple s’approcha de John, l’homme resta en retrait apparemment à la demande de sa femme. Mais était-ce sa vraie femme ? Peu importe, pensa John. Elle s’approcha vers le groupe d’enfants, tous s’écartèrent en silence, John ne bougea pas fixant le regard de l’adulte du haut de la colline. De cet endroit il dominait la personne qui demanda à lui parler. Sa vigilance s’était durcie, il n’avait pas peur. Lentement, tel un monarque comme Léonidas inspectant ses troupes de Spartiates, il descendit de la colline. Souriante, elle lui posa quelques questions avant de lui présenter une pièce de monnaie, une vieille pièce métallique provenant de la Terre. Elle la fit tournoyer dans l’air et d’un geste brusque et précis, John arrêta son mouvement rotatif en l’empoignant à la volée… Pendant ce temps, l’homme dans son costume un peu trop grand pour lui, donnait l’impression de ne pas savoir pourquoi il était là, il mâchouillait perplexe une pipe en bois… Son nom était Keyes. Jacob Keyes…


…Un jour, John combattra à ses côtés. Telle sera son histoire. Une destinée comme il en existe peu. De périlleuses entreprises qui resteraient gravées dans les marbres des musées et la mémoire de la race humaine. Quant à la femme, il ne se serait jamais douté que ce Docteur de grande renommée, venait de le condamner à une vie où les joies et les rires seraient proscrits, et où les peines et les souffrances seraient mêlées. Dans un mois environ, John aurait rendez-vous avec son destin.

L’Adieu sans larme

07h30, le 23 septembre 2517 (calendrier militaire)/Système stellaire Eridanus, planète Eridanus 2, Elysium City


- Allez garnement ! c’est l’heure de se lever !

L’homme écarta les rideaux, un flash de lumière inonda la chambre. Aussitôt John releva sa literie au-dessus de sa tête. Malgré cela la lumière traversait encore quelque peu le tissu. Aucun bruit n’émanait plus. Pourtant il savait – sans le voir ni l’entendre - de quel côté du couchage son père s’était situé pour feindre une attaque et s’élancer sur le lit. Bien qu'à moitié réveillé, ce jeu matinal l’excitait. Il tenait fermement le haut du drap comme un bouclier, lui conférant un pouvoir magique d’invulnérabilité. Mais la puissance de cette protection s’émietta rapidement quand son géniteur posa ses mains dessus. John ne put empêcher l’étreinte de son père pour l’immobiliser, immédiatement il commença une séance de chatouillement. La force de l’adulte était parfois mal dosée mais le plaisir de cette complicité naturelle supplantait les inconvénients. John n’était pas un enfant à se plaindre facilement. D’ailleurs qui se plaindrait d’un père aimant…

- Les garçons ! Il n’est pas un peu trop tôt pour ce genre de gaminerie ? Un second rayon de soleil venait d’entrer dans la chambre, la mère de John.

- Mam… Maman, il m’étouffe ! Papa arrête je p-peux plus respirer !

- Besoin d’un coup de main il me semble». Alona prit place sur le lit , ses cours de self défense allaient enfin lui servir. Elle saisit la manche du pull de son mari puis tira énergiquement dessus. Ce qui eut pour effet de déséquilibrer l’assaillant dont la tête s’enfonça ridiculement dans le moelleux du lit. Sans lâcher l’avant-bras, elle le fit pivoter dans le dos pratiquant une clef. John qui avait sorti la tête de sous le drap le rabattit sur la tête de son père comme une capuche. Ce dernier simula une défaite devant un ennemi si combatif.

- On l’a eu maman ! on va le faire retourner sur sa planète !

- Non, j’ai une meilleure idée. Nous allons nous en faire un esclave. De cette manière il fera tous les petits déjeuners, et tous les autres repas. Il fera le lavage et mon repassage, et…

- D’accord ! … Dis maman, est-ce qu’il pourra aussi ranger ma chambre à ma place ?

Jonathan se releva tout d’un coup : - Non pitié, pas la chambre ! pas la chambre !

Les trois comparses rirent encore une demi-minute avant que le calme revint dans la maison.

- Maman, toi et moi, on bosse bien en coopération !

Tous les levers ne se déroulaient pas ainsi, mais il régnait dans cette demeure une sérénité et une quiétude qui forgent les grands esprits. Bientôt John était levé, débarbouillé, habillé sans l’aide de quiconque.

- J’ai besoin de personne. Je suis un grand maintenant. J’ai quand même 6 ans…

Comme tous les enfants de son âge, John prenait le chemin de l’école. Le véhicule supraconducteur s’arrêta sans bruit au niveau de l’enfant et de sa mère. Un dernier baiser sur le front présageait d’une nouvelle journée pleine de surprise. John monta à bord du transporteur, alla s’asseoir au fond de celui-ci, au milieu de ses copains. La ceinture automatique enserra le garçon. L’écran digital diffusait des images d’actualité des colonies extérieures, mais à part un ou deux élèves plus studieux que d’autres, la plupart continuait à se réveiller, d’autres échangeaient leurs jeux tridimensionnels. Gabrielle sa voisine de classe, trois rangs devant lui, lui lança un sourire frais et radieux.

Ce sourire lui fit penser à celui de sa mère. Ce sourire aux dents blanches et parfaitement alignées, cette peau laiteuse et l’odeur de vanille qui se frottait à lui chaque soir, dans sa chambre, avant de s’endormir. La tendresse qui habillait sa voix, cette voix que jamais il n’avait entendu s’élever, autrement que pour chanter ou rire. Ces mains douces, qu’elle protégeait chaque soir par une crème nourricière. Cette poitrine chaude, réconfortante, ce refuge où il restait plusieurs minutes durant, quand les éclairs zébraient le ciel durant les nuits d’orage. Ou quand il séchait ses larmes lorsqu’un plus grand ou plus fort que lui, l’avait molesté. Cette mère enfin, la seule femme qu’il aura aimé de toute sa vie. Aurait-il pu se douter que c’étaient les dernières fois qu’il en profitait, ne se doutant pas de la valeur de ce que l’on a, tant qu’on ne l’a pas perdu…

Après cet au revoir et l’assurance sans faille et non dissimulée de revenir à la maison après l’école, plus jamais les caresses pour dissiper les cauchemars, plus jamais la langue râpeuse et chaude de son chien cyborg Olah . Plus jamais l’espoir de retrouver les siens à la fin de la journée. Plus jamais le sourire de Gabrielle, sa voisine de table en classe. Plus jamais les mots d’amour d’une mère, plus jamais ce havre de paix que formaient ses bras enserrés n’accueillerait sa tête d’enfant, tout du moins la vraie sienne, plutôt qu'un flash-clone le remplaçant (Un clone tellement réussi, que même une mère ne put se rendre compte du subterfuge. le pire étant que le clonage humain à ce niveau de perfection faisait que les reproductions mourraient rapidement. Alona et Jonathan perdrait leur "fils" John sous peu, sans en connaître la cause). Plus jamais les jeux, plus jamais les pieds dans les flaques d’eau, plus jamais les ricochets sur l’étang artificiel derrière la maison familiale. Plus jamais, plus jamais la vie telle qu’il l’avait connue. Tout ce qu’il laissait c’était une famille de gens bien et un début de vie avortée et redirigée, pour un destin à nul autre pareil.

Car ce soir John sera ailleurs, loin, très loin ; lui qui s’allongeait souvent dans l’herbe les soirs d’été avec son père pour observer les étoiles, il posait sa tête sur le bras paternel en guise d’oreiller et dessinait à la main levée des constellations imaginaires. Ce soir il sera ailleurs, loin, très loin, parmi ces étoiles, il voyagera dans le sous-espace, pour se rendre sur une autre planète du nom de Reach…

…23h00 passées. Il est tard mais John n'a pas sommeil. Quel est cet endroit qui ressemble à un camp d'entraînement ? Pourquoi tous ces enfants autour de lui semblent égarés, abattus, apeurés, tout comme lui ? Qui est cette dame devant lui ? Il reconnait immédiatement la personne venue le rencontrer il y a plusieurs semaines, quand il venait de gagner encore une fois le jeu du Roi de la Colline... Quand le Dr Halsey informa tous les enfants qu’ils ne reverraient plus jamais leurs parents, aucune de ses qualités naturelles ou acquises ne lui étaient d’aucun secours : ni sa rapidité, ni son acuité visuelle, ni sa force, ni sa taille, ni son sens aiguisé de l’orientation, ni sa précision au lancer, ni rien d’autre de tout cela… il se fabriquera une armure pour ne plus avoir mal. Elle-même dans quelques années, sera recouverte d’une autre armure, métallique celle-ci, aux pouvoirs extraordinaires.



Une armure qui sera sa meilleure alliée, le seul rempart aux ennemis de l’Humanité de ce siècle débutant… Les Covenants.

Tome 2 : Un beau lancer Major !


19h45, le 17 juillet 2517 (calendrier militaire)/Système stellaire Eridanus, planète Eridanus 2, Elysium City


-On va se faire bouffer ! hurla le garçon.

-Cours ! Samuel. Cours !...

Courir n’était plus l’apanage que des militaires et des enfants. Au 26ème siècle, les déplacements d’une certaine distance pouvaient tous se faire par tapis roulant supraconducteur, en attendant la téléportation domestique. Les colons des villes, loin d’être sédentaires, considéraient l’effort physique à son minimum. La moyenne de vie était de 115 ans, la médecine continuait ses combats contre les mondes viraux et bactériens, la nourriture microdosée amenait toutes les substances nécessaires pour parfaire un squelette et un corps « performant ». l’électromyostimulation permettait si besoin à la masse musculaire d’être adaptée au corps.

Un militaire se devait de connaître la douleur pour estimer ses limites, tant physiques que psychiques. L’idéal étant que le plaisir passe par l’effort. John partageait ce point de vue. D’autant que son patrimoine génétique l’avait doté dès la naissance d’une vélocité et d’une rapidité hors normes, couplées à un système réflexe supérieur à la moyenne. John était un parfait ambidextre. Cela signifiait que la dextérité de ses deux mains, était égale dans l’une comme dans l’autre. Au jeu du galet, il était toujours celui qui lançait le plus juste et le plus près de la cible. De même, pour que sa pierre ne roule pas trop ou ne rebondisse, il savait calculer d’instinct l’angle de tir, la hauteur et la force du lancer pour parvenir au but. Le vieux pneu du warthog reposait à trente mètres sur un terrain plat. Neuf fois sur dix, John réussissait son jet. La pierre disparaissait derrière les structures gommelées du pneu … à l’écœurement des autres participants.

Cette précision allait lui servir abondamment dans ses affrontements futurs , lui sauvant maintes fois la vie, à lui et aux Marines qui combattraient à ses côtés.

John ne se sentait pas supérieur pour autant. A six ans et un mois, il avait déjà intégré l’idée que d’autres que lui le dépasseraient dans d’autres domaines. Que seul, il n’était pas grand-chose, mais que la notion d’équipe, la collaboration, prévalait sur l’individualisme. Le « Diviser pour Régner » avait été banni de l’éducation que Jonathan, son père, lui avait inculquée très tôt.

-Estime tes amis comme des frères. Soit tout pour eux, mais sans qu’aucun ne le soit pour toi.

Cette phrase raisonnait dans chacune de ses actions. Quand un ami chutait, il était là pour le relever et son regard bleu n’avait d’autre signification que « tu peux compter sur moi »… sa force résidait bien au-delà de l’utilisation brute de sa musculature.


… le chien avait donc estimé que ces deux petites personnes l’avait dérangé pendant qu’il rongeait son os, et qu’on ne passait pas impunément devant sa propriété sans en payer le prix. D’autant que l’imitation de l’aboiement de Samuel faisait passer la race canine au rang du caquètement d’une poule pondeuse ou d’un canard enrhumé. Cela s’apparentait ni plus ni moins à une provocation.

L’animal cessa instantanément de rogner son repas. Un autre que lui aurait négligé les lamentables imitations de ce petit humain, préférant le goût inimitable de la moelle que l’on va chercher dans l’os qui se ramollit avec la salive et une patiente mastication. C’était oublié qu’il en va de même pour les chiens comme pour les hommes : l’un fuira une situation, l’autre l’affrontera, le troisième aboiera, le suivant choisira la soumission. Ce chien là - qui aurait fait un bon soldat dans le choix de sa décision – jugea que la meilleure défense était l’attaque.

John, dénué de tout sens de divination, comprit cependant ce qui allait se produire : le chien attaquerait sans aucun doute. Pas une de ces attaques où l’animal tente simplement d’impressionner son adversaire, se contentant de montrer les crocs sous des babines relevées et la crête dorsale avec le poil hirsute. Non ! Là, il s’agissait d’une attaque tout ce qu’il y a de plus franche.

C’était le moment de faire chauffer les quadriceps et les mollets, et de remercier le professeur de sport qui chaque lundi de la semaine poussait aux fesses les retardataires sur le chronomètre…




Eradinus II complétait son cycle autour de son étoile en 383 jours. Les saisons étaient un tantinet plus longues que sur Terre, mais la distance du « soleil » et de la planète était sensiblement identique à celle du système solaire. Le CSNU, dans un souci de ne pas compliquer le calendrier, décida de garder le rythme des 7 jours et des semaines ; seuls les mois avaient été augmentés d’un à deux jours. Cependant toutes les colonies humaines – extérieures et intérieures - étaient sujettes à respecter le calendrier Georgien en vigueur sur Terre quand il s’agissait de parler de concert sur la date d’un évènement, de remplir des formulaires administratifs, les impôts, un anniversaire, etc..



Ainsi, chaque lundi, les deux heures de sport mettaient à l’honneur Endurance et Résistance. La course à pied n’était pas la discipline favorite des élèves, qui voyaient plus d’attrait dans les sports collectifs. Néanmoins la natation était privilégiée, plus pour les parties de rigolades entre copains d’une même classe, les concours de bombes avec les plus grands des classes supérieures, ou les acrobaties pour épater la galerie. Notamment les filles, qui étaient rarement moins de trois quand elles se rassemblaient, et qui papotaient sur des sujets dont les garçons n’avaient que faire…

-Te retourne pas Sam ! Fonce !

John avait déjà pris vingt mètres d’avance sur son ami. Sa main était allée cueillir au fond de sa poche un des cailloux mais il courait toujours.

Dans la ville d’Elysium, en grande partie asphaltée ou plexiglacée, il n’était pas aisé de trouver des cailloux ou quelque chose qui y ressemble. Heureusement John avait souvent quelques petites pierres dans une poche. Non loin de chez lui, une nouvelle maison se construisait et les sous-bassements de la structure malgré les nouveaux matériaux robustes et légers, nécessitaient du béton pour y être plantés. Un tas de sable d’une hauteur de trois mètres (qui aurait fait une belle colline pour jouer à « King of the Hill ») et un autre tas de cailloux de la même taille, lui faisaient face. Chaque matin, malgré l’interdiction de sa mère, il se servait discrètement sur le tas sans vraiment savoir le pourquoi de son geste. « Les garçons aiment lancer des cailloux, voilà tout. » pensa-t-il…

Le chien venait de passer la palissade de ses maîtres. La course des garçons qui s’éloignaient le stoppa quelques secondes. Peut-être allait-il faire demi-tour, et retourner lécher son ossement. Mais il en avait déjà trop fait et tenait à donner une leçon. Les deux compères avaient une avance confortable, Samuel se croyant en sécurité en profita pour se retourner et lancer à nouveau un aboiement des plus douteux.

-Mais t’es dérangé de la cervelle. Tu veux mourir aujourd’hui ? Maugréa John, qui cachait cependant un sourire au bord des lèvres.

La cervelle du chien quant à elle, fonctionnait admirablement, surtout la zone mémorielle. Ce visage et cette voix assurée… c’était celle du garçon de Olah, le chien cyborg qui avait pénétré un soir d’automne dans le périmètre de sa demeure et déterré un bel os de bœuf –directement importé d’Harvest, la planète agricole et bovine - dont il comptait se délecter les jours d’hiver arrivant… Le chien avait maintenant deux bonnes raisons de rattraper les enfants fuyards.

Aucun endroit susceptible de se cacher. Aucun monticule pour échapper à l’animal. Les enfants n’avaient pour seule option que de continuer à prendre leurs jambes à leurs cous. John repris en ligne droite sa course puissante et de nouveau distança Sam. Le chien rattrapait son retard et fixait dans son collimateur l’arrière train de Samuel. John fit halte, se retourna et sans hésitation visa… une poubelle douze mètres devant le chien. Le caillou atteignit en son milieu le couvercle au passage du chien, qui fit un écart et rabaissa une fraction de seconde sa queue entre ses antérieurs. Le bruit qui le fit tressaillir fit gagner encore quelques secondes aux enfants pour trouver un lieu où s’abriter.

-Par ici Samy, tourne à droite ! Cria le futur spartan.

-Attends-moi Johnny ! J’ai plus de souffle !

Un angle de rue donnant dans une ruelle semblait mettre encore de la distance avec le chien et peut-être pouvait-il provoquer l’abandon de l’échappée. Mais l’animal poursuivit sa course sans ralentir. John courait toujours devant. Non pas qu’il abandonnait son ami à un triste sort ; il n’avait pas de plan mais attendait le moment propice. Ce moment arrivait. Sur ce coup là, il le jouerait à l’instinct.

John saisit un second caillou dans sa poche, un peu plus gros et plus lourd que le premier. Il en restait encore un troisième… Sam venait de tourner sur sa droite et empruntait à son tour la ruelle. Il est en train de battre son record de course à pied, se dit John. Cinq mètres… une flaque d’eau… dix mètres… le chien n’est toujours pas visible. Quinze mètres… le voici ! John arma son bras tandis que l’animal approchait une distance équivalente au pneu du warthog. Il jeta le projectile après avoir retenu sa respiration…




… la grenade retomba entre les pieds de l’élite sans qu’il s’en fût aperçu dans l’acharnement de la bataille. Deux grunts en armure Major soutenaient leur leader. Deux secondes plus tard la vie quitta le corps des trois covenants sous la déflagration de la grenade. De leur côté les marines épaulés des ODST nettoyaient le passage qui menait au Prophète.

-Beau lancer Major ! Faudra m’apprendre ! décocha Samuel-034. John sourira derrière sa visière.



Durant un instant, l’enfant jetant son caillou et le Spartan lâchant sa grenade, ne faisait plus qu’un. L’homme en armure verte émeraude eut un flash rétrograde. La précision de ses jets avaient été la conséquence de laborieux entraînements de lancers, qui avaient débuté dans les rues d’Elyséum… « Nous sommes ce que nous faisons et avons fait, John » lui confiait son père dans son enfance. Les paroles retenues à défaut d’être comprises par l’enfant, prenaient tout leur sens pour le Spartan : Nous devenons ce que nous faisons…

Le caillou de John amorça sa phase descendante tandis que le chien ouvrait sa gueule à quatre mètres des fesses de Samuel.

-Baisse la tête Samy ! s'écria John.

Le projectile tourbillonnant finit sa course sur l’échine de l’animal, lui occasionnant une entaille qui le piqua vivement. Un cri plaintif se fit entendre mais aucun os ne fut brisé. Pourtant la douleur fut prompte à lui faire abandonner sa course. la plainte continua encore quelques instants. Samuel rejoignit son ami. Enfin, il pouvait s’arrêter de courir...


Samuel était son meilleur ami. Un jour de Septembre pourtant, cette amitié sera définitivement et brutalement réduite en cendres. Son père, sa mère, Olah, Samuel et quelques autres parmi ses proches, ne seraient plus que des fantômes qui traverseraient régulièrement les cauchemars des premiers mois d'exil sur Reach. Un autre Samuel dans la saison d'Automne, sera pour lui un pilier et un nouvel ami qui le secondera. Samuel-034 portera sans le savoir jamais le deuil d'une enfance sacrifiée et l'espoir consummé d'un ami disparu... qui renaîtra tel un Phoenix.

Tome 3 : l'Incendie


13h19, le 12 juin 2517 (calendrier militaire) / Système stellaire Eridanus, planète Eridanus 2, Elysium City


- Ça craint John ! On fait quoi ? Je veux pas cramer ici ! cria Samuel

- Baby ! Aide Samuel et Gaby ! Faites trois groupes et tenaient vous la main. Et surtout dites à tout le monde de se baisser !

- Mais où est passé le Directeur ? s’étonna Gabrielle.

La surface de duvet enflammé tombé par terre s’étendait rapidement, les poules sautaient à près d’un mètre du sol. Quand elles retombaient, certaines prenaient feu ! L’obscurité étendit son manteau de noirceur. Le spectacle avait quelque chose de grandiose et de cauchemardesque. On aurait dit des grains de popcorn dans une assiette géante qui sautaient, sauf que c’étaient de pauvres poules qui brûlaient vives. Les poules flamboyantes retombaient aussi sur les enfants…


1. LA VISITE

Aujourd’hui : visite de l’élevage DRAREG. Les enfants vont voir de vrais animaux évoluer. En attendant ça discute dur sur les sièges arrières du CityMobil. :

- Ça changera d’ la visite de la station d’épuration la semaine dernière. Commenta Alex.

- Toute façon, t’as rien senti. T’avais l’nez bouché avec ton allergie ! ajouta Adrien.

- Et pi même. Les poules ça pue aussi ! dit "Baby Foot".

- Ça mord les poules ?

John ne put s’empêcher de prendre la parole :

- Comment Alex ? tu sais pas ? mais les morts par attaque de poule sont la deuxième cause de décès sur Eridanus… Certaines crachent même du feu quand elles toussent.

Le silence se fit autour de John. Tous les visages des chérubins avaient des yeux écarquillés et la bouche ouverte.

- T’es sûr, Johnny ?

- Sur tout Eridanus, peut-être pas; mais sur Elysium c’est certain !

- Monsieur ! j’veux pas rentrer dans l’entrepôt ! cria Alex au professeur qui consultait la brochure de l’entreprise.

- La ferme Alex ! chuchota Samuel. « on trouvera bien des bâtons sur place pour se défendre, et puis John sera là pour nous guider. Pas vrai John ? dit-il en accompagnant ses paroles d’un large clin d’œil…

Au moins un qui avait compris la blague, pensa John. – Vous inquiétez pas !

Le CityMobil parvint à l’embranchement de la route qui menait à la destination. Le professeur déconnecta le pilote automatique et prit la main. Le chemin était bourbeux mais la technologie de la supraconduction rendait ce détail insignifiant. Le véhicule « planait » quelques centimètres au-dessus de la boue. L’enseignant réenclencha le pilote automatique à l’approche du parking pour que le véhicule fasse lui-même la manœuvre idoine pour le créneau. Asthmatique incurable, il espérait que les poussières dans le bâtiment ne l’étoufferaient pas trop…

- On descend dans le calme les enfants, on ne crie pas pour ne pas effrayer les poules !…

Tous les maîtres d’école de toutes les écoles des mondes-colonies devaient dire cette phrase, pensa John. Les enfants et le calme, ça va pas ensemble. Les enfants et les cris ça oui !

Le Directeur alla à la rencontre du groupe, sa blouse portant quelques traces rouges. Il a du se faire mordre, pensa Alex dont le ventre gargouillait.

- Tout d’abord bonjour. Vous allez rentrer dans un lieu extrêmement sensible à certaines perturbations. Vos cellulaires seront donc désactivés et entreposés dans cette salle là-bas durant la visite ; mais je pense que vous attendrez d’être de retour chez vous pour raconter la visite à vos familles, souria-t-il. Posez toutes les questions que vous voulez.

- Vous avez déjà été brûlé M’sieur ?

- Tu parles de quoi mon p’tit bonhomme ?

- Ben des poules qui crach… Une main bâillonna Alex et l’entraîna à l’opposé du Directeur qui était déjà assailli de questions…


2. L’ELECTION

…lors de l’élection du représentant de classe, John n’avait pas voulu se présenter. « Mon père est représentant syndical, il est pas souvent à la maison le soir et je vois bien que maman s’ennuie… et moi aussi. Quand je serai grand, je veux pas être un papa " en pointillé " » protestait-il en lui-même. Ses qualités de leader, comme percevoir le potentiel d’une personne quand il avait passé quelques instants avec elle, sa capacité de décision, sa distance vis-à-vis des évènements qui faisait qu’il ne se précipitait pas avant d’avoir tous les tenants d’une situation, sa gentillesse et sa bonhomie, n’étaient pas passées inaperçues aux yeux de son maître d’école.

Devant de telles aptitudes, quelqu’un ne connaissant pas John, jurerait qu’il a au moins le double de son âge. John était ce qu’on appelle un enfant précoce ou un surdoué. Son QI de 146 le prédisposait. Son système de pensée différait des autres enfants, ses connexions neuronales envisageaient toutes les éventualités, à l’instar d’un joueur d’échec . les synapses de son cerveau recevaient une quantité de neurotransmetteurs qui multipliaient le processus décisionnel. Son association d’idées – c’était là son point fort – mettait en place des stratégies d’actions et des choix décisifs.

Cette nomination aurait pourtant été appuyée par une grande majorité des enfants de sa classe, et la fierté de ses parents pour leur " petit bout de chou " eût été la cerise sur le gâteau. Malgré tout, l’esprit gagneur, volontaire et d’être le premier ne correspondaient pas avec la charge d’un poste à responsabilités, même mineures. Pourtant, John ne se détournait pas des conflits entre ses camarades ou dans d’autres circonstances de désaccord. Il accueillait les doléances de chacun pour ensuite tenter une réconciliation ou trouver la solution à un problème.

- Mon père appelle ça la diplomatie de négociation. Il…

- Ton père, il invente des mots pour faire intelligent oui ! ajouta François qui jalousait les facilités de John.

John tenta une nouvelle approche : - Durant les guerres, la diplo…

- Oh ! arrête ! j’y comprends rien. Viens plutôt jouer au ballon avec nous !

John souffrait de cette différence d’avec ses copains de classe. Il se sentait " incompris ". Alors il préférait peu parler pour garder ses amis. Ce trait de caractère de dire l’essentiel en un minimum de mots, resterait une caractéristique de John toute sa vie.


3. LA LEÇON

Les consignes et les exercices d’évacuation en cas d’incendie allaient être bénéfiques. Ce que John apprenait et voyait un fois, était imprimé à tout jamais.

Un formateur d’origine canadienne (cela fait des siècles que ce pays est à la pointe des recherches sur le feu et son alchimie) – chimiste et expert en incendie, s’était présenté aux classes du centre n°119 en début d’année, comme tous les ans, afin de mobiliser l’attention des enfants sur les risques du « Démon ». C’est ainsi qu’il qualifiait son ennemi le Feu. Et si l’on remontait son parcours de vie, on apprenait qu’il avait perdu ses deux parents et une sœur dans l’incendie de leur appartement à Ottawa. Ce drame fut la source indéniable de sa détermination à combattre ce sournois Démon… Avec le même système holographique que rencontreront John et les 65 autres jeunes kidnappés au camp d’entraînement de Reach, quand l’Intelligence Artificielle " Déjà " leur enseignera la bataille des Thermopyles, le formateur canadien leur montrera les dangers du feu.

Pour information, cet homme humble et précieux, était aussi à l’origine d’un protocole anti-incendie, à bord des stations orbitales géostationnaires gravitant autour de la Terre et de certains mondes-colonie.

…Tout comme le soleil terrestre, l’étoile Eridanus avait ses cycles de tâches noires, signe d’une recrudescence d’activité nucléaire. Tous les 17 ans les astronomes observaient ces phénomènes connus, aux risques peu élevés. Un désordre dans les champs magnétiques de la planète survenait durant cette période, sans altération visible sur la vie des côlons au quotidien. Cependant, l’élevage de gallinacés de monsieur DRAREG allait être indirectement le siège d’un nouveau drame à Elysium…


4. LE PÉRE ANDRÉ

…La Jalousie et l’Envie faisant toujours parties intégrantes de l’humain, celles d’André Lima ne connaissaient pas de limite. Les deux réunies auraient bientôt un impact détonant sur l’entreprise d’engraissement des poules. Allez savoir pourquoi, André un voisin du centre d'élevage, était convaincu que son épouse modèle s’était entichée de l’homme d’affaire. La réussite professionnelle du père DRAREG surajoutait à l’excitation destructive et revancharde d’André. Le projet d’une punition avait germé depuis longtemps dans son esprit aigri et perturbé. Militaire retraité du CSNU, il avait fait ses preuves contre l’Insurrection des rebelles de 2494. Il combattit aux côtés du Capitaine Ponder quand celui-ci perdit son bras par un jet de grenade. Ses combats, comme bon nombre de marines, lui laissèrent de sévères séquelles psychologiques. Notamment des troubles à mécanisme interprétatif et à thème de persécution. D’où cette idée saugrenue de l’infidélité de sa femme. Depuis de longs mois il s’isolait dans sa maisonnée.

- Ah ah mon salaud, on va bouffer du poulet grillé avant Noël ! lançait-il.

- Mais enfin de quoi tu parles André ? s’étonnait sa femme dont la gentillesse ne touchait nullement son râleur de mari.

- J’te parle à toi ? va donc faire la cuisine ! le livreur de Cybernet a ramené les courses. Tiens lui aussi, si son pilote automatique pouvait tomber en panne, il irait dans l’décor avec son engin à fusion là ! Ça l’ferait marcher un peu. Feignant !


5. À L’INTÉRIEUR

Les enfants entrent religieusement dans l’enceinte. La cacophonie règne en maîtresse absolue. Des milliers de volatiles comme des spores de Floods inondent les jambes des enfants, dont l’instinct de survie et le peu de courage spontané, les fait se regrouper naturellement. Alex est au centre, les poules cracheuses de feu sont à distance. – Ici je suis à l’abri des flammes. Pensa-t-il… L’humour de John pouvait se révéler terriblement efficace.

Les enfants sont maintenant au milieu de la grande salle. Certains se retournent pour voir la distance les séparant de la porte principale. Il semble qu’Alex ne soit pas le seul à avoir été alarmé par les propos de John.

Tels des gladiateurs face aux fauves de la Rome antique, les enfants vont affronter la myriade de becs et de plumes. Leurs narines expérimentent des voluptés de senteurs, pas trop éloignées du contenu de leurs couche-culottes d’il y a quelques années…

Devant eux, le guide leur ouvre la voie. Le Directeur leur parle de sa passion de son travail et de sa fierté d’offrir à ses clients, une viande de la meilleure qualité possible.

Au même moment, le père André a mis fin à son isolement. Il a chaussé ses bottes du CSNU, que le Conseil de Sécurité lui a généreusement permis de garder pour son départ en retraite, et il est sorti. Il se trouve déjà près de la cloison du bâtiment derrière laquelle court le trésor sur pattes de son rival. C’est décidé, DRAREG va avoir chaud aux fesses…

Douze ans d’armée dont cinq longues années au Groupement d’Ingénierie Electronique. Avec ce bagage, ça devient facile de détourner des digicodes. André n’a aucun mal à shunter la sécurité et pénétrer à son tour dans la structure par la porte du magasin et de la réserve céréalière, au sous-sol.


6. À L’EXTÉRIEUR

Pendant ce temps, les vents Eridaniens transportent leurs charges électromagnétiques à travers l’espace, vers la planète. Les vagues d’ondes sont à leur paroxysme. Ici ou là sur la planète, des centres-opérateurs de téléphonie rencontrent des coupures système de quelques microsecondes, sans gravité. Les bases militaires ont depuis longtemps su se protéger de ce genre d’attaques, mais certains hôpitaux ont du faire usage de leurs générateurs de secours. Les mini-drones de surveillance au-dessus de la ville d’Elysium poursuivent, quant à eux, leur ballet incessant. Rien pour l’instant, aucune information de dangerosité ne vient commuter leur système d’alerte.


7. L’INCENDIE

Le cocu imaginaire est devant le tableau de commande qui autogère l’installation, et il sait quoi faire pour transformer la couveuse géante en fournaise. Il a déjà pris soin de couper les systèmes de caméra de surveillance; pas question de laisser de traces. Aucune hésitation dans ses gestes quand il manipule les accumulateurs d’énergie : sa pensée est concentrée, sa respiration contrôlée, comme lors des batailles où le tireur d’élite émérite qu’il était manquait rarement sa cible. Il coupe, il raccorde, il transmute, quand soudain…

Les ondes parvinrent sur la planète, frappèrent l’installation du bâtiment. Ordinairement la technologie du programme sécuritaire anti-feu pouvait gérer sans encombre et résister facilement à ce genre d’intempérie. Monsieur DRAREG avait dépensé sans compter pour la sécurité de son élevage. Pourtant l’imprévisible se produisit…

Les lampes halogènes à basse température placées tous les 3 mètres sur les couveuses excentrées eurent une surtension. Sans l’intervention et les modifications de cet imbécile d’André, cela ne serait JAMAIS arrivé. Celui-ci n’avait pas terminé ses préparatifs que déjà les centaines de diodes luminescentes éclataient simultanément. Les fluides contenus dans les gazines (sorte d’ampoule) s’échappèrent, et au contact de l’air créèrent un cocktail d’échanges gazeux qui généra l’aspect d’une fumée verdâtre. La paille traitée et pourtant ininflammable sur laquelle reposaient les œufs, vit la température dangereusement s’élever. Des arcs électriques parachevaient le tout, passant de lampe en lampe, transperçant la paille pour rejoindre le sol. Comme des éclairs miniatures.

Immédiatement le Directeur du centre qui avait pris la mesure de la gravité des choses, actionna le système de ventilation, il écrasa au passage les pattes des poules qui redoublaient de caquètements. Le système était inopérant. De même les aérations hautes latérales restaient fermées. Il courut vers une issue différente de celle de l’entrée, d’autres poules furent écrasées, mais les digicodes des portes de secours ne répondaient plus. Plus rien ne fonctionnait. Comble de la situation, les enfants avaient été dépossédés de leur cellulaire au début de la visite. Aucun moyen de communiquer avec l’extérieur. En bon élève donnant l’exemple, le Directeur avait aussi laissé le sien dans le salon des invités. L’addition des ondes Eridaniennes et le zèle du père André, avaient également provoqué le blocage des serrures de cette porte là.

Les animaux furent pris d’une frénésie collective. Leur instinct avait senti le danger. Si le terme de mort ne signifiait rien pour eux, leur ADN voulait vivre, s’échapper pour vivre.

La masse grouillante se modifiait rapidement, comme des vagues sur les rochers les poules se percutaient et partaient toutes dans des endroits différents. Les flammèches s’échappant des tubes halogènes retombaient sur la paille, retombaient au sol, enflammant par endroit le duvet des jeunes plumes abandonnées à terre après quelques disputes de gallinacés.

Le groupe d’enfants autoalimentait sa peur avec les cris des uns et des autres. Garçons et filles se blottissaient l’un contre l’autre. La somme de leurs larmes n’eut pas suffi à éteindre un tel incendie à venir. Alex, plus petit que les autres, toujours au milieu ne voyait rien ou presque.

- Ca y est ! elles crachent le feu ! faut partir, faut partir !

- Ducon ! piailla son voisin, Et ta mère elle crache du feu ?

- Ma mère elle te fera plus de gâteaux quand tu viendras à la maison !

- Faut pas rester ici, dit une fille.

- Bien sûr que non, dit Gabrielle. Ça va aller vous tous ! Restez calmes.

Les enfants étaient tétanisés. Les paroles rassurantes ne servaient à rien. Mais au moins ils restaient tous ensemble. Le stress – et la poussière qui n’arrangeait pas les choses - provoquèrent une crise d’asthme au maître ventripotent qui n’en menait pas large, mais en temps qu’adulte sa position lui conférait des obligations. Abandonnait les enfants ? Il n’y pensait pas une seconde, mais rien ne l’avait préparé à une telle situation. Pas même la leçon anti-incendie du début d’année scolaire. Son sang s’inondait d’adrénaline pour qu’il puisse ne pas fuir comme il l’aurait fait dans d’autres circonstances. John avait vite compris que l’adulte ne serait pas à la hauteur. Mais il ne pouvait pas se passer d’une force physique supérieure à la sienne. Sa taille aussi pouvait servir. John allait lui donnait des ordres clairs sur un ton péremptoire. Il fallait que ça marche. "Après tout, si il y a des jeunes généraux qui commandent des soldats plus vieux, c’est que c’est pas l’âge qui compte".

- Monsieur ! cria-t-il pour se faire entendre, faut aller casser la porte principale !

- Laisse moi réfléchir John. Je regroupe les enfants. Viens avec moi.

- Non ! Samuel et Baby s’en occupent. Cassez la porte ou on meurt tous ici ! je veux revoir mes parents ! …John faisait l’expérience de la peur, il perdait presque le contrôle, au plus profond de lui : la solitude existentielle et la triste vérité que notre temps était compté. Qu’une vie se consumait comme un claquement de doigt. Que lui aurait dit son père s’il avait été là ? Quelles paroles secourables ? …peut-être : « quand on cherche on trouve ».

Le maître considéra l’ordre de John, accepta et se dirigea vers la porte d’entrée. Derrière la vitre composite et incassable il vit le parking, la campagne, les arbres, la ville au loin, et ce ciel bleu si bleu. Il asséna des coups de pied, sans succès. Pas de hache, pas d’extincteur à proximité. De toute façon, le feu était maîtrisé depuis longtemps par l’arrogance des Hommes. Les extincteurs se faisaient de plus en plus rares. Le professeur était à 20 mètres du groupe, toussait de plus en plus, les fumées devenues toxiques pénétraient ses poumons et colmataient peu à peu ses bronchioles. Il ne parvenait plus à expirer. De plus il restait debout et ça, c’était pas bon du tout. La fumée s’épaississait, John se souvenait des recommandations, l’air est plus respirable près du sol :

- Monsieur, baissez vous ! … Le conseil n’atteignit jamais les oreilles du professeur. Une minuscule plume de duvet alla se ficher dans son arrière gorge. La panique lui fit monter brutalement son rythme cardiaque. Bientôt, l’hyperventilation qu’il ne maîtrisait pas lui provoqua un évanouissement. Il s’affala bientôt au milieu des poules, en écrasant quatre d’un coup.

- Le prof est mort ! Il est mort ! cria hystériquement quelqu’un.

- Non ! sûrement évanoui, protesta un autre.

Le mot le plus entendu durant ces minutes d’angoisse intense était : « maman ! ». Comme une ritournelle il était lancé comme une prière aux milieu des larmes, comme d’autres prient leur Dieu.

Samuel, "Baby Foot", Gabrielle, et John semblaient être les seuls à ne pas paniquer. Peut-être inconscients du danger. Ou au contraire trop réalistes, leur ADN à eux aussi voulait survivre plus que d’autres. Leur professeur aurait appelé ça "la sélection naturelle". Il gisait à terre, le visage bleui dans les excréments des poules qui lui passaient sur le corps à toute vitesse. Rien ne prouvait qu’il était mort. Le contraire non plus.

Les couveuses décrivaient un cercle autour de l’arène, comme les tribunes d’un stade, le feu partait donc de tous côtés. Les poules ne savaient où aller et devenaient agressives. Les coups de bec pleuvaient sur les jambes des enfants. De petites traces de sang apparaissaient…

- Vite ! Ceux qui ont pris de l’eau dans leur gourde, mettez la sur des mouchoirs, mouillez une partie de vos vêtements et protégez la bouche et le nez ! …de ça aussi il se souvenait du cours du secourisme, même s’il n’avait pas très bien compris le pourquoi de cette démarche.

- Défendez-vous, ajouta Samuel. Repoussez les poules ! Et cachez vos cheveux longs, sinon vous allez brûler.

- Le Directeur, où est le Directeur ? s’inquiéta John. Quelqu’un le voit ?

- Il s'est barré de l'autre côté, dit un jeune garçon.

- John il faut bouger , gémit Samuel.

-Oui, oui ! je réfléchis ! On voit de moins en moins. Il faut se rapprocher de la porte, il faut trouver quelque chose pour la frapper. Et restez accroupis en marchant !

- faut trouver le plan d’évacuation, comme à l’école, proposa Gabrielle.

- Faut trouver des extincteurs ! Ça doit pas être difficile à s’en servir…

- On n’a plus le temps ! Il faut… Aah ! saloperie de poule ! Elle m’a bouffé le nez ! dit John en colère. La Colère qui avait supplanté la Peur, et le Doute. Revenir à la porte n’était pas une si mauvaise idée. Sur les 4 murs, seul celui de la porte d’entrée ne comportait pas de couveuses. Donc pas de flammes grimpantes. Pas de flammes du tout à vrai dire. On pourrait écraser le duvet qui se consumait . Fort heureusement, il n’y avait pas de courant d’air.

Six ans et demi, sept ans pour les plus vieux… Aucun des enfants, pas même John, n’imaginait ce qui pouvait se passer à tout moment. Les poussières en suspension à cause du piétinement des enfants, allaient devenir des milliards de petites bombes dès que la température allait atteindre un certain seuil. De la même manière que plein de petits bouts de papier s’enflamment plus vite qu’un morceau de papier serré en boule… les enfants se tenant la main devaient avancer sans se précipiter, ils passèrent à hauteur du corps du professeur. Cette fois c’était sûr, il devait être mort. Les enfants avançaient encore, des poules près de ce mur s’agitaient par dizaines, mais d’une autre manière. Elles creusaient. La terre était dure et tassée mais il y avait une chance.

- Mais oui creusons ! Creusons tous ensemble, au même endroit ! se réjouit Baby Foot.

- D’accord, allez-y ! attention aux poules ! dit John. Tout en disant cela, il réalisa le goût de poulet grillé dans sa bouche, il salivait. C’est quelque chose qu’il ne contrôlait pas. Son esprit était en ébullition pour trouver une solution rapide et efficace. S’étant retourner il vit des centaines de poules gisant mortes , d’autres voletaient encore, le bruit des poules agonisantes n’avait jamais cessé. Elles brûlaient sur pied et communiquaient leur enflammement à leurs congénères. Les enfants ne criaient plus, les plus téméraires creusaient avec leurs doigts ou des stylos, des peignes, des objets solides provenant des poches intérieures de leur vêtements.

Pendant ce temps les flammes se nourrissaient de l’oxygène ambiante, et du carburant des plumes et de la paille. Le feu se propageait le long des murs. À 2000 mètres d’altitude les mini-drones percevaient enfin la source thermique anormalement élevée dans le secteur 49. L’alarme fut donnée dans le dixième de seconde qui suivit.

…André avait emprunté un escalier menant à l’étage du dessus, en montant il entendait l’affolement des poules fourvoyées dans un espace clos. Sous le seuil de la porte, sans l’ouvrir, il put apercevoir la rougeur des flammes et imaginer les morts par asphyxie derrière la cloison. Sa vengeance était complète. Il fit prestement demi-tour, redescendit l’escalier sans imaginer la présence des enfants que les bruits aigus des bestioles dissimulaient. D’ailleurs il se trouvait à l’autre bout du bâtiment. - Qu’est-ce que tu fous là, fumier ?! le Directeur s’était rendu en toute hâte au sous-sol pour actionner l’interrupteur principal. Il tombait nez à nez avec André.

- Mais qui êtes-vous , Que faites-vous avec ces outils ?

- J’vais t’arracher la gueule comme tu fais avec tes poules ! Mais qu’est-ce qu’elle te trouve ma Colette, t’es même pas beau. C’est le fric hein ? c’est ça, c’est le fric !

L’heure n’était pas à la discussion. Le Directeur n’avait qu’une priorité : défendre sa vie qui était sérieusement menacée. André, aveuglé par sa jalousie maladive, fonça sur l’amant désigné. Ce dernier l’évita prestement et le poussa énergiquement dans les sacs de céréales. Un pelle se trouvait là. Sans hésitation il s’en saisit et frappa une seule fois au visage. Le père André ne bougeait plus… Le propriétaire des lieux se précipita vers le gros interrupteur général qu’il abaissa. Dans l’urgence il voulut retourner en haut avec les enfants et les amener ici pour les mettre à l’abri de la chaleur, en attendant les secours qui ne tarderaient pas. Mais il vit que l’accès qu’avait emprunté cet individu allongé devant lui, était resté ouvert. Il empoigna l’inconnu dont le sang coulait faiblement de son oreille gauche et tira son agresseur vers la sortie, l’éloignant du sinistre. Il fit encore une dizaine de mètres à l’extérieur et le déposa, puis il courut chercher les enfants. En haut de l’escalier la fumée avait envahi le pallier et la chaleur extrême empêchait d’aller plus loin. Il redescendit donc. A la recherche d’une solution.

Dans la salle principale, John se précipita à son tour vers la porte vitrée. L’extérieur était derrière. Leurs familles étaient à quelques kilomètres. Il tapa du poing de rage. Il hurla. Cela ne le fit pas aller mieux.

- Ne pas s’énerver, ne pas s’énerver. Se répétait-il. Il prit une longue inspiration en filtrant l’air à l’aide de sa manche humide. Il regarda à nouveau à travers la vitre incassable… - Mais oui, mais bien sûr ! Un rayon d’espoir traversa l’esprit de John. Il repartit vers le corps du professeur avec beaucoup d’appréhension.

- Tu vas où John ? cria Samuel. Le futur héros balançait des coups de pied sur les bêtes affolés, se pencha près du corps, et fouilla ses poches.

- Mais tu trouveras rien, lui aussi a donné son cellulaire au Directeur. On est tout seul !

- C’est pas ça que je cherche, cria John. Il retournait les poches apparentes. Puis il dut déplacer le corps. Alors il ferma les yeux tandis qu’il faisait rouler le professeur. Il ne voulait pas voir son visage bouffi et terreux et le garder en souvenir toute sa vie : - Ch’uis désolé M’sieur ! j’ai besoin de votre transpondeur de démarrage. John récupéra cette sorte de clé qui permettait d’actionner à distance le CityMobil.

Il reposa délicatement le corps puis retourna vers le groupe.

- Écartez vous du mur tous ! dégagez de la porte !

Il dirigea la télécommande vers le véhicule. Il avait déjà vu faire ça maintes fois par son père, sa mère, le professeur, et d’autres personnes. Il actionna une des touches sensitives, ce qui eut pour effet d’ébranler la machine. Grâce au créneau qu’il avait effectué automatiquement, il se trouvait maintenant face à la porte, un mètre sur la gauche par rapport au digicode. En déplaçant le pouce sur le pavé proprio-réceptif vers lui, il fit déplacer en ligne droite le gros véhicule. Cela lui semblait facile. Les enfants qui pressentaient leur libération lançaient des cris de joie, tout en continuant de repousser les poules effarouchées. La structure faisait entendre d’étranges craquements dus aux déformations des tôles par le feu. Mais tous les regards visaient l’extérieur.

- Ecartez vous, et protégez vos têtes !

Malgré une vitesse faible inférieure à 6 kilomètres par heure, le véhicule de transport percuta la porte qui bougea, se gondola , entraînant un peu les dormants du mur, mais ne s’ouvrit pas. Les visages des enfants redevinrent sérieux.

– Ne bougez pas, restez en arrière ! dit John. Une poussée sur le doigt vers l’arrière et le véhicule recula . John entreprit un nouvel essai. Le CityMobil percuta la porte au même endroit, la faisant céder cette fois-ci.

Des poules à demi-brûlées et les enfants verdis par les fumées se faufilèrent sans attendre à travers les débris. Gabrielle releva sa voisine qui avait trébuché et presque piétinée par ses camarades de classe. John sortit le dernier. C'est alors qu'apparut le Directeur qui avait fait le grand tour du bâtiment. A la vue des enfants il s'agenouilla brutalement dans l'herbe et poussa un soupir de soulagement. Puis il releva la tête immédiatement :

- Vous êtes tous là ? il ne manque personne ? tout le monde est sorti ?


............


- Monsieur ! Aucune perte humaine, Monsieur !... John -117 remontait le champ de bataille vers le Général. Tout autour, les Jackals morts brûlés par les grenades incendiaires, laissaient échapper une odeur de poulet grillé… Mais cette fois, John ne salivait pas.

Tome 4 : Le bâton de Franck


Chapitre 1. Baby Foot

13 septembre 2517. Dix jours avant l'enlèvement des futurs Spartans-II (calendrier militaire) / Système stellaire Eridanus, planète Eridanus 2, Elysium City.

La plupart de ses camarades connaissaient le pourquoi de ce surnom. Et pour cause, c'étaient eux qui lui avaient donné. Son véritable prénom était Charly. Il était né il y a 6 ans et 10 mois sur Elysium City dans la célèbre Maternité robotisée CARETTE ; du nom de la femme qui avait démocratisé l'utilisation des robots-soin sur les champs de bataille. Ceux-ci donnaient du temps supplémentaire aux médecins en s'occupant de tâches de microchirurgie. Elle avait mis toute son énergie à organiser ces démarches, à faire appliquer des lois au niveau du CSNU.

C'est elle aussi qui géra la distribution des membres bioniques sur le terrain, et de la dernière version du robot d'aide à la chirurgie baptisé Da Vinci VII dont la première version datait du 21ème siècle. Elle travaillait dans une structure équivalant à un Ministère de la Santé. A la fin de la guerre, cette femme reçut la reconnaissance de ses pairs et du peuple pour ses services rendus à la Nation.

La gestation de Charly s'était donc bien déroulée. Il était né à terme, pesait un peu plus de 5 kilos et mesurait 51 cm. Sur la courbe de taille de son carnet de santé micromisé et injecté sous son épiderme derrière l'oreille, comme tout nouveau-né, le logiciel avait programmé une taille adulte avoisinant les 194 centimètres. C'était encore loin des 2.30 mètres que ferait un jour son ami John après les améliorations du programme Spartan… Mais pour l'instant il était rapide, et John avait souvent du mal à le mettre au bas du monticule quand ils jouaient au" Roi de la Colline "avec les autres.

Tout c'était donc bien passé durant la grossesse, à part un petit détail… Charly partageait l'utérus de sa mère avec un jumeau parasite passé inaperçu malgré la technologie de pointe. Ce dernier ne s'était pas développé. Plus tard après la naissance, les neurochirurgiens pédiatriques qui pensaient avoir à faire à une tumeur cérébrale congénitale, découvrirent un petit pied et des fragments d'autres membres de ce frère ou de cette sœur, dans le crâne de Charly. Charly fut opéré à l'âge de 3 ans. Une incision de sept centimètres fut faite au niveau de son lobe temporal droit, devant l'oreille. Depuis, tous les six mois, l'enfant devait subir des tests sanguins réguliers et une vérification que la zone cérébrale qui avait souffert d'écrasement ne montrait pas de signe dérangeant ou alarmant d’un anévrisme.

Ce n'est qu'à l'âge de ses quatre ans, que les parents de Charly lui confièrent la vérité. Le garçonnet avait depuis longtemps remarqué cette cicatrice à travers sa chevelure, qu'il touchait souvent de manière instinctive quand il suçait son pouce. Parfois il racontait à sa mère les rêves qu'il faisait où il se voyait jouer avec lui-même. Ses questionnements avaient décidé les parents à expliquer l'événement à leur garçon unique.

Depuis ce jour, Charly – loin d'être perturbé par cette nouvelle - clamait haut et fort à qui voulait l'entendre qu'un "little foot" (petit pied) avait été trouvé dans sa boîte crânienne. A partir de cet instant, les copains de sa classe, puis de toute l'école, eurent vite fait de trouver le surnom de leur camarade: "Baby Foot" !

Charly avait une disposition à la course. Son père champion de cette discipline dans sa jeunesse avait passé à son fils le goût de l'effort et du sport. A chaque départ de course à l'école durant le cours d'Education Physique, il imitait le hurlement du loup pour se donner du courage. Au grand étonnement de ses professeurs et de ses camarades. Il y a des choses parfois qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer. C’était son truc pour stimuler son adrénaline voilà tout !

Le résultat était surprenant. Il gagnait toutes ses courses dès lors qu’elles ne dépassaient pas les 5 kilomètres. Des rencontres inter-écoles avaient lieu, mais cela n'entamait pas la détermination de Baby-foot. Il gagnait encore et encore. La classe avait trois étagères où trônaient les coupes de ces rencontres. De son regard espiègle, il chantait à qui veut l'entendre :"petit pied mais… grandes jambes". Et il partait dans un grand éclat de rire qui faisait plaisir à entendre. Cette joie de vivre était communicative, et même ses adversaires lui reconnaissaient sa supériorité sans conteste.



Chapitre 2. La bombe

23 septembre 2521. 05h30. Camp d'entraînement de Reach.

Cela fait 4 années tout juste que John et tous ceux et celles du programme S-II ont été "kidnappés". Mais aucun n'avait fait le rapprochement avec la journée qui s'annonçait. Cette date anniversaire ne pourrait être que détestable, et par ailleurs, qui avait retenu le jour exact de leur séparation forcée d'avec leurs familles respectives ?! Par contre aucun n'oubliera ce jour où leur vie a basculé. Passant de l'innocence de l'enfance à la dure réalité de la vie d'un soldat. Finies la douceur du foyer et l’insouciance du lendemain ! Terminées les tendres câlins maternels et les fausses bagarres avec son père. Et encore, aucun ne savait que dans deux ans ils auraient à subir les atroces traitements des premières améliorations génétiques.

Quatre ans à oublier la douceur des caresses d'une mère, les bêtises avec les copains à l'école, les premiers émois envers une amie, le premier amour d'enfant pour une maîtresse d’école, des couchers dans un lit chaud avec le père qui venait raconter une histoire pour s'endormir, ce même père qui le transportait sur ses épaules. Oublier même son chien Olah qui était comme un frère… Aujourd'hui, John âgé de dix ans, avait même oublié la sensation des larmes sur son visage. Son cœur s'était jour après jour endurci, caparaçonné, à l'instar d'une armure Mjolnir pour le futur super-soldat qu’il allait devenir.

- Debout les femmelettes ! hurla le Chef Mendez. Les jeunes adolescents sentaient l'air frais s'engouffrer dans le baraquement de la caserne malgré les couvertures. Il allait faire froid aujourd'hui. Et quelle sorte d'entraînement les attendait ?

- Dans cinq minutes, tout le monde au mess! Avalez votre petit déjeuner fissa et retrouvez-moi dans la cour près du drapeau, lança leur formateur.Même le plaisir du manger était gâché par la précipitation. Il fallait aller vite; tout le temps.

- Fais chier la Merguez ! (surnom que les élèves avaient donné à l'Officier-chef Franklin Mendez).

- Ouais ! Va nous faire encore crapahuter dans la neige !

John n'en pensait pas moins, mais il exprimait son avis par un sourire à ses camarades qui en disait long.

Bientôt tous les futurs spartans étaient rassemblés près du drapeau du CSNU, avec leur tenue réglementaire.

- Messieurs ! Amorçant un sourire… "Mesdemoiselles !". Cela fait précisément quatre ans aujourd'hui que vous avez rejoint le Commandement Spatial des Nations Unies. Le Dr Halsey et moi-même avons décidé de vous faire une surprise.

- Je crains le pire, chuchota un élève dans le dos de John.

- La ferme dans les rangs ! Ce soir donc, nous vous avons organisé une petite fête avec musique, danse et buffet à volonté. Vous pourrez assister à un feu d'artifice, un film holographique récent et profiter d'une grasse matinée demain.

Dormir ! Oh oui dormir ! …Ce n'était pas le feu d'artifice, le film ou un bon repas dansant qui fit exploser de joie toutes les recrues, mais pouvoir se lever à l'heure que l'on désirait ! Ca, c'était une sacrée belle surprise ! Le calme revint au bout de quelques instants. Mendez avait laissé la joie s'exprimer.

- …Mais tout cela a un prix mes chers petits !

- Qu'est-ce que je disais ! marmonna l'élève derrière John. "Empaffé de Merguez !" John souria à cette nouvelle insulte. Mais curieusement, ce genre d’injure ne lui venait pas à la bouche ni même à la pensée. Un instructeur de Spartans était intouchable à ses yeux. On lui devait le respect absolu... mais apparemment tout le monde ne pensait pas comme lui. Et puis c'était tant mieux que chacun garde un peu d'individualité.

- Donc, je veux que vous formiez des équipes de 7. Vous êtes 64. La moitié de votre groupe ira rejoindre les cours de stratégie. Sachant que Sonia, Samuel, Jeremy et Axel sont à l'infirmerie pour blessures, cela fera combien d'équipes ?

- Quatre ! Crièrent immédiatement et d'une seule voix les élèves. L'enseignement mathématique de l'Intelligence Artificielle « Déjà » faisait ses preuves. Et le choix de l’enlèvement de ces enfants ne devait rien au hasard, il avait été savamment orchestré.

- Vous aurez trois heures pour effectuer votre mission. Vous vous rendrez par vos propres moyens au Camp Hathcock dans les Highlands Mountains. Prenez les vêtements qui s'imposent. Passez à l'armurerie prendre vos effets et vos armements factices. Votre mission consiste à mettre un explosif à un point stratégique de l’entrée du camp, actionner la charge, et revenir tous les sept en me mentionnant la couleur de l’explosion… Des questions ?

- Chef, non Chef ! Cria le contingent. Chacun repris le chemin de son baraquement en courant, récupérer les affaires conséquentes pour cette mission.

Des groupes se constituèrent rapidement par affinité dans la cour. John n'eut pas à attendre, cinq secondes ne s'étaient pas écoulées avant qu'un groupe de 6 engagés ne s'empresse près de lui. Pas de surprise : il y avait là celles et ceux qui l'appréciaient le plus et réciproquement. Tous s'échangèrent des sourires ou des coups de coude.

D'évidence John allait être leur meneur, leur leader, la lumière qui éclaire dans l’obscurité, l’étoile qui guide le voyageur. Il le comprit vite et dit gravement :

- Nous allons remplir notre mission et revenir sans une égratignure.

- On te suit John… Souligna Johanna.

Le groupe partit d'un pas alerte mais sans courir. L’esprit de déduction de John était déjà en ébullition : Trois heures ! Environ deux pour grimper au minimum, moins d’une heure pour descendre, ça laissait quelques minutes pour poser la charge factice. Le temps était compté. Tout en allongeant le pas, son regard s’attardait sur le chemin, anticipant le meilleur trajet.

Ainsi, l’ascension se fit sans encombre. Les chemins herbeux ou pierreux n’avaient pas provoqué de foulures, ni de glissades. La neige n’arrangeait rien. Franck avait juste reçu une branche en pleine face à cause de Johanna qui la retenait pour passer un endroit escarpé, et la relâcha trop vivement. Telle la lanière d’un fouet, la branche zébra le visage de Franck, lui laissant une marque rouge qu’il garderait quelques jours.

-Putain fais gaffe ! Ça pique !

- Oups, vraiment désolé Franck.

Il avait eu mal, et puis les coups il connaissait. Mais son visage n’avait manifesté aucune colère envers sa camarade… Un autre visage revint à sa mémoire : celui de son père (enfin l’homme auprès de sa mère). Franck n’avait jamais apprécié cet homme qui avait pris la place de son vrai père.

- « Beau-père ! » Tu parles d’un nom ! D’abord t’es pas mon père et t’es même pas beau ! Lui lança-t-il vers l’âge de six ans. Pour cette rébellion passagère il reçut immédiatement des coups de cravache que cet homme cavalier avait toujours sur lui. Depuis ce jour Franck refusa de manger du cheval et il s’était juré de ne plus jamais recevoir de coups d’aucune sorte. Plus tard il serait le protecteur des enfants pensait-il tout bas. Sans savoir qu’un jour il serait un des protecteurs de l’Humanité.

Le groupe avançait. Le passage de rivières à demi-gelées retenait toute sa concentration. Les bottes étaient bien serrées par les lanières de cuir et chacun portait attention où il posait les semelles. Si cela avait été le cas, une mauvaise chute et il aurait fallu abandonner. John se rappelait des paroles de Mendez : «…revenir tous les sept ». Abandonner n’était pas dans son vocabulaire, et ne le serait jamais.

John reconnaissait à ses coéquipiers une grande valeur individuelle. Ils ne se seraient pas amuser à se faire mal, d’autant que durant ces quatre années d’entraînement ils avaient bien appris sur leurs limites physiques. Par compassion John lâcha tout de même : « Faites gaffe où vous marchez ! »

96 minutes plus tard, les enfants arrivaient en vue du lieu stratégique. Là où la charge devait être posée. Aucun autre groupe ne les avait devancés. La fierté de cette première victoire se lisait sur les visages, rougis par l’effort.

Seul Luigi avoua : « On est bon quand même. On va gagner cette putain d’épreuve ».

Mais tant qu’une chose n’est pas, nul ne peut affirmer qu’elle sera. Il restait à poser la bombe et rentrer sans dommage. Tous les sept.

Le groupe avança prestement vers la porte principale du camp qui était gardée par deux Tourelle AIE-486H. Les 3 fûts de leur canon étaient dirigés vers les enfants et un soldat faisait le planton devant chaque mitraillette lourde. Les futurs Spartans avaient appris durant leurs cours que cet endroit d'un haut niveau de protection servait en cas de retraite, pour des chefs d'Etat, des dignitaires ou des hauts gradés.

Aujourd’hui il fallait faire semblant d’exploser ce lieu, mais un jour viendrait où il faudrait réaliser réellement un tel fait d’arme.

C’est Luigi qui portait la « bombe ». Tandis que les autres s’arrêtèrent à une centaine de mètres pour récupérer rapidement de leur montée hâtive, ce dernier plus frais physiquement courut vers la porte. Et plus il avançait, plus il cherchait la marque qui devait préciser le lieu de dépôt de la bombe. Tout en courant, il se retourna et cria au groupe en général et à John en particulier : « Où faut la poser cette foutue bombe ? »

Une demi-seconde plus tard, il entendit un des soldats lui crier par haut-parleur interposé :

- Stop ! Tu vas où gamin ?

- Vous exploser votre château de cartes ! Vous avez entendu parler de la Noble Team ? …Hé ben c’est nous !! Plaisanta Luigi. Les soldats n’avaient rien entendu de par la distance.

- Arrête gamin, on a des ordres. Tu es trop près ! Va jouer ailleurs !... ce que Luigi ne savait pas – et aucun autre enfant de toute la promotion - c’est que les gardes du camp n’avaient pas été prévenus de ces entraînements. Par ailleurs, avec les drones surveillant le camp, le groupe avait été repéré depuis longtemps ; mais pas au départ de la base, une heure et demi plus tôt. Les soldats s’attendaient donc à cette visite mais on ne plaisantait pas chez les Marines même avec des enfants.

- Dernière sommation ! cria le même militaire. Il dit cela au moment exact où le porteur de bombe passait une ligne rouge au sol, précisant que la limite de 50 mètres de sécurité venait d’être franchie.

- J’ai trop peur les mecs ! Inconscient du danger qui s’annonçait, Luigi avançait encore et encore. Et pour agacer encore plus les tireurs, il s’amusa à exécuter des déplacements latéraux. Cette erreur provoqua une crispation du doigt sur la détente du Marine surpris. Son excellente audition doublée d’une aussi bonne vision le firent se renseigner sur le cliquetis qu’il entendait. Celui des tourelles qui commençaient à ronronner. Dans moins d’une seconde elles allaient cracher le feu de l’enfer dans sa direction.

- Merde ! A quoi y jouent ?!

A moins de quarante mètres il entendit les balles sifflaient à ses oreilles et d’autres qui se fichaient dans le sol sableux. Il tint fermement la bombe et tout en avançant, il s’enfuit sur le bas côté pour se cacher avec les rares rochers alentour et quelques arbres. Il continua sous le déluge de feu. Maintenant il entendait le son des tourelles. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la peur ne le paralysait pas. Son taux d’adrénaline supplantait celle-ci. Il resta dissimulé derrière un rocher d’à peine un mètre de haut. Par réflexe et ayant mémorisé la position des armes, il tendit ses muscles, poussa un cri et lança énergiquement la bombe qui effectua une vingtaine de mètres, puis roula encore quelques instants malgré sa forme cubique. Elle s’arrêta à moins de trois pas des canons des tourelles. Bien que surpris lui aussi, John qui possédait le déclencheur de la bombe l’actionna immédiatement. Mais les tireurs avaient déjà tiré sur le projectile. Une forte explosion se fit entendre mais aucune onde de choc n’en sortit. Les 800 grammes de peinture rouge vif s’étalèrent sur les murs du bunker. Cela signa la réussite de la mission. Des hourras crépitèrent au sein du groupe. Et aucune autre équipe n’avait encore atteint le sommet.

Les soldats n’avaient pas quitté leur position. Et l'effet de surprise passé, ils reprirent vite leurs esprits, le temps d’admirer la nouvelle couleur de leur uniforme.

Luigi avait déjà repris le chemin du retour en se dirigeant à toute vitesse vers son groupe. Il zigzaguait dans le chemin, et entre les roches et les arbres. Il se jeta tête et bras en avant dans l’abri tout relatif de John et de ses coéquipiers.

- Putain mais qu’est-ce qui s’est passé ! C’est des vraies balles ! Hurla Luigi dont les jambes commençaient à trembler. « J’ai failli me faire dessus ». L’objectif semblait être atteint. John ordonna le repli immédiat.

- Tu étais près de la bombe ? Demanda Gabrielle à Luigi.

- Pourquoi tu me demandes ça ?

-Ben t’as de la couleur rouge sur le bras. Le garçon toucha son membre à mi-hauteur et sentit une douleur légère. Un des premiers projectiles l’avait effleuré, déchiré au passage sa tenue mais il n’avait rien ressenti jusqu’à cet instant.

-Pas grave, on dégage d’ici !

John acquiesça d’un hochement de tête. Les six jeunes le suivirent tandis qu’il reprenait le même chemin qu’à l’aller. Les mitraillettes reprenaient leurs tirs, mais les balles déchiquetaient des arbres éloignés d’eux. Les tireurs avaient compris qu’ils s’agissaient d’un entraînement. Et ils ne tarderaient pas à recevoir un appel de la base pour qu’ils ne tirent pas sur les prochains groupes.

Bientôt ils étaient hors d’atteinte et légèrement en contrebas. Ils amorçaient leur rentrée dans une partie boisée. Dans une grosse demi-heure maximum ils seraient de retour à la base. Mais il ne fallait pas traîner. Cependant John ne voulut pas imposer un rythme soutenu, l’important c’était d’avoir rempli la mission. Mais les autres tenaient à arriver les premiers.

Un instant plus tard, ils croisèrent un autre groupe, dirigé par Sylvine, la major de la promotion en cours. Elle n’ouvrait jamais ses bouquins pour réviser, retenant au fur et à mesure ce que disaient les professeurs. C’était la plus grande, niveau connaissance, et paradoxalement c’était la plus petite en taille de la promotion. Mais elle était très agile. C’est elle qui ferait exploser sa bombe et serait bientôt sur leurs traces.

- Faut pas traîner ! Ils avaient l’air en forme… Pas aussi essoufflés que nous. Et eux ne vont certainement pas se recevoir de balles. Dit Steven. Maintenant c’est facile c’est que de la descente ! Go ! Go ! Go !



Chapitre 3. Le bâton

L’équipe de John entamait cette descente avec moins de précaution qu’à la montée. Etre les premiers, procure souvent cette excitation qui diminue les réflexes de survie. Steven était en tête, suivi de Franck puis Johanna et les autres. John fermait la marche. Cette marche qui petit à petit, vu l’angle de descente, se transformait en course. Les jeunes gens respiraient vite, ils faisaient de petits pas rapides, évitant les racines et les pierres sur leur chemin, les mains s’appuyaient sur les troncs d’arbres pour s’équilibrer. L’angle de la montagne était important et il était facile de se laisser embarquer par la vitesse de leur course. L’humidité du sous-bois et la neige au sol étaient un danger que Johanna ne put appréhender. Sa volonté de gagner était plus forte que sa concentration. Soudain elle poussa un petit cri aigu de fille quand son pied se ficha sous une racine. Elle suivait de trop près Franck et n’avait pas vu la souche. Ses réflexes lui permirent de mettre ses mains en avant et d’effectuer une première roulade sans se blesser, mais la vitesse de la course la fit rebondir et elle décolla du sol pour une prochaine roulade qu’elle n’assura pas. Comme un jeu de domino elle percuta son équipier de devant qui à son tour heurta Steven.

Trois corps maintenant déboulaient à vive allure. John avait prédit ce risque mais il était impuissant à l’arrière. Spectateur, il espérait que cela se terminerait bien. Les trois enfants ne contrôlaient plus rien. Tout se passa très vite sur quelques mètres. Ils roulèrent avec des bruits étouffés puis s’arrêtèrent brusquement.

- Tout va bien ? cria John.

- Putain Johanna, qu’est-ce que t’as foutu ! S’énerva Steven qui se relevait rapidement. La jeune fille avait un hématome au dessus de l’arcade sourcilière qui grossissait à vue d’œil. Elle avait durement rencontré un rocher, elle avait mal mais ne se plaignait pas. Franck restait au sol et John s’approcha de lui.

- Franck, ça va ? Dis-moi que ça va ! S’inquiéta John.

Franck émis un son sourd qui ne présageait rien de bon, il était recroquevillé sur le côté. Ses mains blottis contre son abdomen. John voulut regarder. Il bascula lentement son ami sur le dos et vit que son visage était pâle. Franck poussa un long gémissement de douleur. Un geignement qu’un loup dans les parages aurait pu reconnaître comme l’appel de détresse d’un congénère.

Durant sa chute, une branche morte avait transpercé sa veste et s’était profondément enfouie dans son corps, au niveau droit de l’abdomen.

- Touche pas, touche pas ! supplia Franck. Son visage exprimait une souffrance digne.

- Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ! Sanglota Johanna dont l’hématome lui fermait presque l’œil droit.

- C’est pas le moment de chialer, on garde son calme ! On oublie la mission. De toute façon on a fait ce qu’il y avait à faire. Dit Steven avec rage. C’est pas ta faute, ajouta-t-il.

- Merde, merde, merde ! J’arrive pas à l’amorcer… Jade parlait du flacon de Biofoam. Cette mousse miraculeuse qui avait sauvé tant de Marines sur les champs de bataille.

- Panique pas Jade. Donne-moi ça. Dit John. Il prit la bouteille, la désopercula en refaisant les gestes du cours de secourisme. On entendit la réserve de gaz s’amorcer. Franck fixait du regard le flacon salvateur et restait gravement silencieux. Il est exact de dire que les grandes douleurs sont muettes. Son visage devenait de plus en plus pâle.

- Ca va aller Franck.

- Regardez ! Dit Jade en pointant du doigt le haut du parcours. C’est le groupe de Sylvine.

Bientôt le groupe rejoignit leurs concurrents. Sylvine en tête. Son uniforme était couvert de peinture jaune. Lors de l’explosion de sa bombe elle n’eut pas le temps de s’en écarter ou alors, pressa-t-elle trop tôt le déclencheur avant qu’elle ne se mette à l’abri en sécurité… elle avait encore beaucoup à apprendre, comme tous les autres.

Cela lui serait reproché par les instructeurs à son retour au camp, elle en était sûre. Mais Sylvine n’était pas du genre à se laisser rabaisser. Les leçons de moral des adultes, ça allait bien un moment. Elle pourrait toujours dire que la mission était tout de même remplie. Voilà ! C’est ce qu’elle dirait. Et basta ! Pour l’instant elle stoppe près du groupe de John et voit bien sur les visages qu’elle rencontre, que la situation est critique.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- C’est Franck ! Il a un gros morceau de bois dans le ventre. Expliqua Johanna dont l’œil droit était maintenant complètement fermé par l’accumulation de sang sous la peau.

- Meeerde ! Vous avez votre Biofoam ?

- Oui. Dit John. Mais j’ose pas retirer le bâton. Il est profondément enfoncé on dirait.

Sylvine s’approcha du blessé et revoyait ses cours de secourisme mentalement, elle lista les signes que présentaient Franck : un pouls rapide, une peau moite et froide, une sensation d'étouffement et une grande anxiété, des frissons et des sueurs froides… Le tableau parfait pour une hémorragie interne. Ce n’était pas à prendre à la légère. De plus, il faudrait presque une heure pour redescendre.

- Tu as soif Franck ?

-Bon sang Johanna ! C’est la dernière chose à faire. Soupira Sylvine. Elle se tourna vers John.

- Il faut retirer le bâton.

Les quatorze jeunes gens avaient oublié le retour. Tout le monde se fichait bien d’arriver le premier, maintenant. Sylvine posa sa main sur le front de Franck et jeta un regard vers Steven et John, qui signifiait « aidez-moi à le tenir ». Elle savait qu’elle prenait un risque mais elle savait aussi que sans secours extérieur, Franck ne survivrait pas suffisamment de temps. Elle observa le bâton. Pris une inspiration en approchant délicatement la main droite du pieu de quatre centimètres de diamètre. Brusquement elle saisit le bois et tira en un geste franc et rectiligne. Franck hurla. John redoubla sa pression sur les jambes et Steven sur les épaules.

-Vite maintenant. Mets le produit ! John lâcha les jambes et introduisit l’embout dans la cavité et actionna le mécanisme. La mousse semblait se dispersait autour des organes internes. L’abdomen de Franck sembla gonfler et se durcir quelque peu. John vida tout le contenu. Franck avait les yeux fermés, le visage grimaçant il subissait sa douleur.

-Ca va aller ! T’endors pas. Sylvine regarda John et lui fit une grimace qui voulait dire : « on peut rien faire de plus pour l’instant ». Elle se tourna vers son groupe.

-Si tout le monde est d’accord, je propose que quelqu’un de notre équipe passe dans celle de John, pour qu’ils soient sept en arrivant au camp ! »

-Pas question ma belle. J’apprécie ton geste mais je reste avec les miens.

-Ok ! Alors que deux d’entre nous passent dans le…

-N’insiste pas Sylvine. Merci mais c’est non. Conclura John.

-Pareil, je reste ! Ajouta Steven

-On reste tous évidemment ! Culpabilisa Johanna.

Le groupe de Sylvine décida de passer devant, dans le but unique de prévenir les secours de retour à la base. Elle prévint ses coéquipiers de faire attention où ils posaient les pieds.

John et Steven soutenaient Franck. Sans hâte ni précipitation le groupe descendait la montagne. Le blessé avait retrouvé une couleur légèrement rosée. Ce qui voulait dire que la blessure interne était temporairement colmatée et que le sang circulait mieux dans le corps. Mais rien n’était gagné. Leur ami pouvait mourir à tout instant dans leurs bras. En quatre ans d’exercices, ils n’avaient jamais vu un des leurs succomber. Des blessés, même graves oui ! Mais des morts jamais. Ce qu’ils ne savaient pas, ce qu’on leur cachait, c’est que les recrues blessées aux entraînements mourraient parfois sur leur transport à l’hôpital. Mais on leur servait une explication suffisamment plausible pour qu’aucun d’eux ne se questionne plus.

Le sous-bois était maintenant derrière le groupe. C’est maintenant une clairière qui s’étendait devant eux. Loin, très loin encore la base se dessinait dans la vallée. Franck ne parlait pas, remué par les soubresauts des porteurs.

-On arrive dans combien de temps ? Questionna Gabrielle.

-A ce rythme là : 40 minutes. Calcula Steven.

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Sylvine avait lâché son groupe et était partie en avant. Elle savait gérer sa vitesse dans la descente qui était maintenant moins forte. Elle courait bien plus vite que les autres. Dans une dizaine de minutes elle passerait les gardes de l’entrée du camp et leur dirait pour Franck. Elle entamait la course la plus importante de sa vie.

-Vite vite ! On a un blessé… avec un pieu… dans le ventre... suffoqua d’épuisement Sylvine en parvenant aux gardes. Faut aller… à leur rencontre. Il va… mourir si on se presse pas. Vite !

Le garde gradé à sa gauche – un adjudant - appliqua son index sur l’émetteur-récepteur de son oreille. Il n’avait pas l’air de s’affoler.

-Mon Commandant, un blessé par perforation stomacale nous est signalé.

-Est-ce qu’il marche ? dit la voix.

-Il peut marcher ton copain ? Se renseigna le soldat à la fille.

-Je…j’en sais rien, quand je les ai quittés il était au sol.

-Il marchait oui ou non ? Cria le garde.

-Non… Oui, il pourrait peut-être… oh et puis j’en sais rien moi !! Répondit Sylvine pour qui les secondes étaient des minutes. « Envoyez un hélico, merde ! »

-Alors ? Patienta la voix.

-La gamine ne peut pas répondre, mon Commandant ! …un long silence bourdonna à la tête de Sylvine. Puis la radio reprit :

-On voit venir ! On attend. Raccompagnez la recrue à ses quartiers.

- A vos ordres mon Commandant. Avec nous mademoiselle.

-Comment ça « avec nous » ?

-Votre mission est terminée S-116, venez débriefer.

-L’hélico va décoller ?

-Suivez-nous !

-Répondez-moi ! Sylvine avait saisi la situation, elle hurla en direction de son supérieur :

-Pas question que je rentre ! Je retourne là-bas et c’est pas toi qui va m’en empêcher. L'agacement de la Spartan lui faisait oublier le respect de la hiérarchie. Désobéir à un supérieur n'était pas envisageable.

-Je vous ai donné un ordre Spartan ! Cria l’homme alors que la jeune fille avait déjà parcouru presque 20 mètres. Elle fila vers son groupe qui allait bientôt la rejoindre.

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-…Pourquoi il fait nuit ? S’inquiéta Franck

-Tu veux dire quoi mon frère ? dit Steven en regardant John qui portait le haut de son ami.

- La température est descendue, c’est la nuit. J’ai froid. Franck blanchissait à nouveau. Johanna se bouchait les oreilles. Les autres baissaient la tête tristement sous le soleil.

-On y est presque. Mentit John. Le trajet était interminable…

-Pourquoi vous avez demandé à mes parents de nous accompagner ? Grelotta Franck.

- Ils sont fiers de toi Francky ! Ils sont venus fêter notre victoire. Ce soir c’est la fête à la base ! Inventait John au fur et à mesure.

- J’ai sommeil. Réveillez-moi quand on arrive.

-Non Franck ! Faut rester éveillé. Franck tu es blessé, tu as eu un morceau de bois dans le ventre. T’as reçu du Biofoam. Maintenant on te ramène au camp. Les secours vont arriver. Reste avec nous Franck ! Supplia Gabrielle… Le groupe accéléra sa marche tant qu’il put. Johanna vint aider les garçons à porter.

-Je suis désolé papa. On va perdre à cause de moi. Tu n’aurais pas dû revenir. Franck délirait et cela ne rassurait pas ses amis.

Sylvine rejoignait son groupe, elle savait qu’il n’y avait rien de plus à faire. Elle expliqua rapidement la situation à ses équipiers.

-Faut trouver un véhicule ! dit l’un d’eux.

-T’as raison. Faut qu’on se bouge ! Les jeunes s’écartèrent en étoile et chacun courut dans sa direction priant pour trouver une solution…

-Arrêtez-vous les gars ! On entendait à peine ce que disait Franck. « Maman reste près de moi. Maman ».

Le biofoam avait-il mal été utilisé ? Toujours est-il que la conscience de Franck se perdait dans les abîmes de son cerveau.

Le groupe de Sylvine ne trouvait toujours pas de solution. Les autres groupes arrivaient à leur tour pour désigner la couleur de leur bombe à leur instructeur. Les secours n’arrivaient pas. John et Steven fatiguaient du poids de leur ami mais ne le montraient pas. Franck s’était tu, son corps se faisait plus lourd. Son dernier mot avait été « maman ». Comme c’est souvent le cas. Mais il respirait encore.

-Franck ! Ouvre les yeux ! Franck ! Parle-nous ! dira John. Le mot « maman » l’avait ébranlé, comme tous les autres d’ailleurs, mais sans qu’aucun ne le manifeste. Aucune larme ne coulait.

Il restait 500 mètres avant de franchir la porte d’enceinte du camp. Le groupe courait maintenant. Gabrielle et Luigi avaient remplacé les porteurs. Le groupe de Sylvine revenait bredouille. En fait, la moitié n’avait pas prié assez fort et avaient abandonné les recherches très tôt. Comme si quelque chose les prévenait de l’inutilité de la chose, et du temps qui manquait. Seule Sylvine chevauchait un cheval de trait récupéré dans la première ferme agricole. La cavalière rejoignit avec un lourd galop le groupe de John et s’approcha du blessé.

-Vite mettez-le devant moi.

-Ca va l’achever ! Frémit Johanna.

- On n’a pas le temps. Faut se servir du cheval. C’est moi qui décide. Dit John le futur Spartan en sentant la vie quitter son ami.

Le lourd cheval approcha du camp. Deux blouses blanches venaient à sa rencontre. Ils firent glisser le corps du blessé sur un lit médicalisé. Le sang envahit rapidement les draps blancs. Les autres enfants arrivaient bientôt. Ils furent éloignés du corps de Franck que la blancheur inquiétait. Il n’avait toujours pas parlé ni donner signe de vie depuis plusieurs minutes.

-Où l’emmenez-vous ? Demanda le groupe.

-Où voulez-vous qu’il l’emmène ? Dit Sylvine. « Ils vont le remettre sur pied, c’est sûr… »

EPILOGUE

Trois jours que Franck est parti dans cet hélicoptère. Trois jours sans nouvelles. Le discours des adultes se veut rassurant. Leur ami va bien mais il ne reviendra pas. Le pieu ayant provoqué des complications, il aura fallu faire l’ablation de la rate et un rein avait été touché. Le bâton avait été bien plus profond que supposé. Trois nuits à ressasser les évènements pour essayer de changer le cours des choses. Trois matins à se lever en regardant le lit vide de Franck. Trois journées à étudier près d’une chaise vide… qui allait bientôt recevoir un ou une remplaçante.

« Vas où tu veux. Meurs où tu dois » dit le proverbe. Franck faisait parti des pertes « acceptables » pour le CSNU. Son clone mort depuis longtemps, dormait dans le cœur de ses parents. Quant au vrai Franck, il ne manquerait à personne. Tout du moins hors de ce camp.

Sa mort ne serait jamais révélée aux autres Spartans. Le protocole MIA (missing in action) était aussi l’apanage des jeunes recrues.

...Cela fait maintenant cinq jours que l’accident mortel s’est produit. Le groupe de John essaie d’oublier. Les journées sont bien trop remplies pour penser. Les exercices succèdent aux exercices, des entraînements chaque jour. Le travail d’équipe est mis à contribution et tout est mis en œuvre pour que les jeunes Spartans deviennent ce qu’on attend d’eux.

Cet après-midi, il y a activité Course. La promotion est divisée en deux groupes. C’est Sylvine qui gagnera sa course et fera même le meilleur temps de la promotion.

-Petit pied mais… grandes jambes ! S’esclaffa Sylvine sous les applaudissements.

Petit pied mais… grandes jambes ! Résonnèrent les mots. A cette expression nostalgique rejaillie du passé, John sentit quelque chose de chaud couler sur son visage. Ce n’était pourtant pas la transpiration de sa course. Cela était bien plus chaud. La sensation des larmes coulant sur son visage lui était revenue. Les larmes retenues pour Franck avaient trouvé leur chemin. John essuya discrètement cette preuve de fragilité qu’il ne devait pas montrer.

Mais avait-il déjà imaginé que chaque nuit dans le lit d’un dortoir, sous la boue accumulée lors d’un entraînement extérieur un jour de pluie, ou accroupi près du dernier lavabo dans la salle des douches, un autre enfant avait dû aller se cacher pour ne pas montrer cette « fragilité » aux autres.

Ces futures « machines à tuer », ces défenseurs de l’Humanité, ces héros aux yeux de tant d’hommes et de femmes… Combien de temps encore, allaient-ils garder leurs émotions humaines ? Combien de temps avant de rire pour la dernière fois ? Combien de fois pleurer encore ?

Tome 5 : Une Espèce Nouvelle


Ce sont de simples questions que tout homme se posera un jour dans sa vie:

Pourquoi suis-je ici ? Mon destin est-il tracé ? Ai-je toujours le choix ? La Vie a-t-elle un sens ?

Des questions qui n’ont plus leur place dans le cœur des Spartans. « J’ai un travail, je le fais » était la doctrine de tous bons super-soldats. Le Dr.Catherine Halsey avait réussi à merveille le conditionnement de ses recrues. C’est elle qui un jour de juin 2513 changea le nom du projet Orion, un peu désuet, en projet « Spartan ». Léonidas et ses héros reprenaient du service. C’est elle aussi qui deux ans plus tard rencontrait les enfants kidnappés pour leur expliquer le sens de sa démarche. « Votre nouvelle maison c’est ici. Vous ne reverrez plus jamais vos parents… » Elle remarqua qu’aucun des enfants ne pleura après ses mots parricides; ces garçons et ces filles avaient une force psychologique au delà de la moyenne. Mais que savait-elle de leurs douleurs silencieuses ?

Aujourd’hui, une nouvelle fois, ce grand vide intérieur résonnait en John. C’est comme si il vivait sans vivre. Ce manque indicible frappait sans avertir, comme un ventre affamé réclamant sa pitance. Son passé frappait à la porte. Les années d’entraînement lui avaient appris à camoufler ses sentiments, à les enfouir comme s’il n’avaient jamais existé ; et parfois, comme le bâton remuant le fond de l’étang qui voit sa vase remonter à la surface et des bulles d’air se décoincer du fond, l’inconscient de John venait de libérer une de ces « bulles ». On peut contrôler sa peur de différentes manières : en fuyant, ou en affrontant et faire en sorte que le courage la supplante, on peut tuer son ennemi sans remord, frôler la mort volontairement en calculant les risques. Mais il est impossible de contrecarrer un souvenir qui s’impose, quand il décide de passer coûte que coûte. Certes sa vie avait un sens, certes il avait souvent le choix, certes il avait un destin à accomplir, mais son passé revenait périodiquement à sa rencontre. Il devait subir ces désagréments et attendre qu’ils passent…

La bataille s’est terminée il y a deux heures avec le dernier adversaire tué, ou suicidé pour éviter d’être capturé. Les Covenants ne se rendent jamais. Le CSNU vient de terrasser l’ennemi alien au terme de deux semaines de combat.

John est assis sur un rocher face à la mer. Il observe la plage de sable noir scintillant, conséquence d’une éruption volcanique de plusieurs siècles, il écoute son rivage et son clapotis, les oiseaux qui dansent à nouveau dans le ciel bleu outremer, il considère les palmiers couchés par le souffle des explosions, hachés par les myriades de balles qui ont traversé le lieu des combats. Il tourne la tête doucement et ses yeux font un panoramique vers la gauche. Ils font maintenant face à la plage dévastée où les gémissements des mutilés trouvent à peine une oreille attentive. Les secours extérieurs tardent à venir, les combats ayant lieu sur plusieurs fronts. John admire le courage de ces visages ensanglantés, desquamés partiellement par la brûlure et la chaleur du plasma. Car il sait que lui est différent : il est plus fort, plus rapide, il est protégé par une armure à bouclier d’énergie comme une seconde peau. Ces malheureux n’ont pas la même chance. Chez les humains aussi certains vont aller en première ligne comme « chair à canon ». Le CSNU a aussi ses Grunts… difficile à concevoir depuis les guerres du XXIème siècle où l’on parlait de frappe chirurgicales, de drones, où l’ennemi n’était que des points sur un écran. L’Infanterie existera toujours. Oui vraiment, John admirait ces jeunes gens pour leur courage malgré la peur. Combien rentrerait au campement ? Combien de père et de mère, de mari et d’épouse parmi eux ? John se souvenait d’un passage à la morgue des années en arrière où il avait aperçu une veuve prendre son mari dans ses bras, la poitrine éclatée par une poignée mortelle d’aiguilles de needler. Un corps sans vie dans un sac mortuaire, sans gloire ni fortune, pour la survie de l’espèce.

« Ça doit être ça, être capable d’aimer… Mais en être incapable a aussi ses avantages… parfois. » Pensa-t-il.

Malgré le travail du Dr Halsey et de ses sbires d’instructeurs pour devenir le Spartan qu’il est devenu, la mémoire de John a trouvé le chemin pour hanter son esprit tacticien, bridé aux combats et rien d’autre…

Une fois de plus, le court passé du bonheur insouciant - celui de son enfance - rejaillit… La plage, la vraie plage, celle des plaisirs : il connaît, ou du moins il connaissait. Ces premiers «roi de la colline» ont d’ailleurs débuté ici. Les dunes de sable faisant office de montagne. Il avait à peine cinq ans… Il revoit le sourire de son père, celui de sa mère, la langue tirée de sa cousine Salvana, et le chien cyborg Olah qui s’ébroue en sortant de l’eau. Depuis combien de temps n’avait-il pas ressenti l’expression d’un sourire sur son visage. En joignant le geste à la pensée, John passa lentement deux doigts sur la commissure de ses lèvres en les remontant vers le haut.

Sur la plage de son enfance il entend au loin, un homme crier. Crier de douleur. Le bruit est sourd comme étouffé par un casque. John lève la tête et revient aussitôt dans le présent. Non loin de là un soldat souffre de ses blessures profondes. Un infirmier lui administre du Biofoam en attendant son transport vers un hôpital de campagne. Sur plusieurs hectares la bataille a jeté des hommes et des femmes qui ont donné leur vie pour la colonie. Leur objectif était la défense de l’installation nucléaire d’Agharta. Se sentant dominé, l’ennemi aurait pu détruire l’installation, se sacrifier et du même coup éliminer les troupes humaines. Ils ne l’ont pas fait et cela restera un mystère. Du moins tant que John n’entendrait pas parler d’ « artefact »…

Dans l’attente d’un Pélican qui le ramènerait aux quartiers généraux de l’ONI pour faire son rapport, le Spartan à l’armure verte marche silencieusement sur le champ de bataille. Il a ôté son casque Mark V. Aussitôt l’odeur des pneus carbonisés des warthogs se lient tragiquement avec celle des peaux humaines et covenantes brûlées. Son pied bute contre le canon à combustion d’un Mgalekgolo. Il ne l’a jamais dit à quiconque mais la taille et la force des Hunters l’a toujours impressionné. Il a vu maintes fois avec quelle facilité ces derniers se débarrassaient des véhicules, résistaient à des warthogs lancés contre eux. Dix soldats ODST endurcis étaient des mouches pour ces mastodontes de vers et de métal. Lui-même avait plusieurs fois échappé à la mort en plongeant et évitant des tirs de plasma. Il fut balayé comme un fétu de paille la nuit dernière, en tentant d’assassiner l’un d’eux. Son poignard pénétra l’assemblage de vers dans la partie exposée de son dos. La lame entra sur vingt centimètres mais ne rencontra rien qui ne ressemble à une colonne vertébrale et de tissus neuronaux. Le bras armé du Chasseur passa derrière lui et projeta John sur un monticule de terre. Si cela avait été en pierre ou en métal, John ne serait plus là pour y repenser. Deux snipers tirèrent dans son ‘’talon d’Achille’’ dorsal et le firent s’écrouler au sol, tandis qu’il avançait sur le Spartan inconscient… Les Hunters au sol dépassaient les quatre mètres, leurs boucliers indestructibles portaient les traces de sang des hommes empalés. Plus loin un médecin passant sa main apaisante sur les cheveux mêlés de sang et de sable d’un blessé, lui rappela une nouvelle image, celle des nuits où faisant semblant d’être endormi, il sentait la main de son père se posait amoureusement sur sa tête, suivi d’un baiser en guise de bénédiction. Cette main, sa chaleur, était un rempart contre toutes les peurs. Une armure contre tous les assauts de la Vie… Décidément ce passé revenait quand son esprit était au repos ou incapable de raisonner avec la froideur d’un ordinateur. Souvent cela arrivait après une bataille. L’armure d’aujourd’hui protégeait de presque tout, mais pas des retours du passé.

John avait combattu tant de Covenants… Dix mille ? Cinquante mille ? Cent mille ?... Plus ? Depuis le début de cette guerre il avait enjambé tant d’ennemis, piétiné tant de cadavres. Cette bataille qui se terminait n’était qu’une victoire entre deux défaites. Ici les humains étaient les derniers à rester debout ; mais demain, combien de chaises vides compterions nous au mess. Des places si vite remplacées.

Si les troupes du CSNU étaient ses frères d’arme, la Mort était sa « sœur d’arme ». La Mort, il l’avait rencontrée pour la première fois au camp d’entraînement de Reach le 27 septembre 2520, quand un des candidats avait tué involontairement un instructeur. Il s’en souvenait clairement car il s’agissait du premier mort qu’il voyait et que le matricule du fautif à un chiffre près ressemblait au sien : SPARTAN-137.

John continua à avancer entre les pensées, les tôles froissées et les corps enchevêtrés.

« Une de plus Monsieur ! Celle-là fera date ! » Lui cria un jeune soldat qui voyait pour la première fois un Spartan. A ses côtés un plus ancien lui donna un coup de coude puissant et lui murmura :

« On dit Adjudant ! Imbécile. Tu sais à qui t’as à faire ? Celui-là il parle pas beaucoup, mais je l'ai vu se battre, il est pas prêt de tomber. Sectionner trois avant-bras de brutes avec un mauler à chaque bout en un seul coup de sword, c'est pas tous les jours qu'on reverra ça ».

John leur sourit et songea : «  Une de plus ? » C’était comme ce rituel des anniversaires, la fête, le gâteau, célébrer le fait d’être encore en vie une année de plus lui semblait absurde. A moins qu’ils ne servent à avoir assez envie de vivre pour fêter le prochain. Les jours de chacun étant comptés alors autant en profiter, admit-il. Car John sentit que l’orage approchait. Des éclairs de plasma, une pluie de grenades, une grêle de métal bouillant : d’autres batailles plus importantes mettant en péril la survie de l’Humanité allaient voir le jour.

Le sourire aux soldats était grimaçant. Il avait bataillé cinquante-deux heures durant. Sans boire sans manger sans éliminer sans se reposer. Son corps avait ses limites et réclamait le repos. Ce soir il ôterait son armure, prendrait une douche chaude et relaxante, puis se coucherait machinalement. La tête pourtant pleine d’images du dernier affrontement entre le CSNU et les Covenants. Il reverrait les alliés tomber à ses pieds, protégeant l’un d’eux d’une rafale de spiker. L’usage de sa bulle protectrice qui sauva la vie de trois marines du boulet plasmatique d’une apparition. L’abordage d’un ghost par le dessus en coupant les gaz de son jetpack. Son tir de sniper qui tua quatre grunts alignés en une balle. Et cette grenade qu’il fit entrer de force entre les mâchoires acérées d’un général élite… D’autres instants avant de s’endormir, il reverrait de mémoire les cartes topographiques du lieu du dernier carnage pour s’assurer que les décisions qu’il avait prises les heures précédentes étaient les meilleures.

Et enfin, il s’interrogerait comme rarement de son utilité de Spartan. Se demandant : « Qui suis-je ? ». Depuis ce jour de séparation d'avec ses parents il se sentait seul. Mais aujourd'hui pour la première fois il était seul.


Chacun de nous cache ce qu’il est, de temps à autre, parfois enfoui si profondément qu’il faut lui rappeler qu’il existe encore… parfois il le cache aussi pour oublier qui il est réellement, ou ce qu’il fut et ce qu’il aurait pu être dans une autre vie… « Et moi ? » Se questionnait John : Qui suis-je réellement ? Peut-être ne serai-je jamais ce que mes parents auraient voulu que je sois. Suis-je un monstre, un soldat, une machine ? Je ne suis pas plus une bête qu’un homme. Je suis d’une espèce nouvelle, un Spartan, agissant selon ses propres règles quand il s’agit de défendre l’Humanité. Tuer pour vivre est mon Destin. Mettre un terme à toutes ces questions qui m’assaillent.

Car le jour de demain est peut-être le dernier.


John débrancha calmement son électro-cardio-encéphalogramme de contrôle. L'endormissement venait et le sommeil serait calme. Ce sommeil qui enfant avait aidé à le rendre plus fort et résister aux augmentations ; « car le sommeil est également nécessaire à la croissance de l’enfant, l’hormone de croissance étant produite intensément en début de la nuit », leur avait enseigné Déjà, l’Intelligence Artificielle…

- Rhaaa ! Déjà, fiche le camp ! Râla John. Non le sommeil ne venait pas, pas encore… Trop d'images, comme après chaque bataille. Alors il prit une posture permettant un relâchement musculaire optimal. Bien à plat sur le dos les bras et les jambes légèrement écartés. La fermeture de ses paupières, l'immobilité et le ralentissement progressif des fonctions végétatives feraient le reste.


- Bonne nuit mon chéri.

- Bonne nuit Maman.

- Bonne nuit Johnny.

- Bonne nuit Papa.